La doctrine sociale vivante de l’E

Article paru dans le quotidien La Croix du 12 janvier 2006.
Antoine Sondag

Il faut saluer la parution du Compendium de la Doctrine Sociale de l’Eglise, ouvrage remarquable à tout point de vue. Voilà un document publié par le Vatican qui, malgré son nom de doctrine, n’est ni doctrinaire ni dogmatique. Un ouvrage qui incite à poursuivre les recherches, car c’est un instrument de travail : 190 pages d’index pour 330 pages de textes. Pour tous ceux qui pensent que le Vatican ne sait que condamner et lancer à la tête des catholiques des vérités toutes faites, voilà un beau démenti.

Ce compendium reprend l’enseignement, ô combien évolutif dans le temps, concernant les questions sociales. A vrai dire l’enseignement du Magistère romain seulement. Il annonce la couleur dès son article 7 : on trouvera dans l’Enseignement Social de l’Eglise (ESE) «les principes de réflexion, les critères de jugement et les orientations pour l’action» nécessaires aux chrétiens pour mener à bien leur vie de chrétien et développer un humanisme solidaire.

L’ESE ne met pas tout sur le même pied. Il y a des principes fondamentaux, des choses plus ou moins importantes, il y a une hiérarchie des vérités serait-on tenté de dire, disons une distinction entre le cœur de la charité chrétienne et des aspects plus secondaires. Les principes de réflexion sont au niveau des valeurs, et il est légitime d’estimer qu’on trouvera un consensus entre chrétiens sur ce point. Un second niveau est constitué par les critères de jugement. Ceux-ci permettent d’évaluer les situations concrètes que nous vivons. Et aident au discernement auquel les chrétiens sont appelés. Analyser la situation dans laquelle nous vivons est un devoir pour le chrétien. Mais il n’existe pas une seule analyse qui pourrait revendiquer le statut « d’analyse chrétienne».

Les orientations pour l’action : on ne dit pas que tous les chrétiens vont s’engager dans les mêmes actions. On ne dit pas qu’il n’y a qu’une seule action possible pour des chrétiens. Orientations, cela laisse entendre que les chrétiens ne tireront pas, tous, les mêmes conclusions des mêmes principes de réflexion et des mêmes critères de jugement.

Résumons : l’ESE ne dira pas d’une manière trop figée, autoritaire ou précise, ce que le chrétien doit faire dans la vie sociale. Il reste une grande place accordée à l’analyse des situations concrètes qui sont toujours enracinées historiquement et culturellement. L’ESE incite à discerner, à analyser, à agir. L’ESE n’est pas un dictionnaire des conceptions erronées, des termes ambigus ou des pratiques à bannir. L’ESE encourage. Voilà un langage qui mérite d’être relevé et un style de magistère trop rare pour qu’on ne le signale pas.

Le numéro 85 du Compendium affirme que «la doctrine sociale de l’Eglise est caractérisée par la continuité et le renouveau ». C’est dire que ce Compendium ne contient pas toutes les réflexions ni toutes les réponses aux questions actuelles et futures. Il exige d’être enrichi à mesure que des problèmes nouveaux se posent. La fermeté des principes ne fait pas de l’ESE un système rigide et clos. La première encyclique de l’ESE portait le nom de «choses nouvelles» (Rerum Novarum). Il y a de la nouveauté dans notre monde, dans notre Eglise aussi, dans l’ESE encore plus. Le numéro 86 du Compendium constate justement que «l’ESE est un chantier toujours ouvert ». La question est de savoir si les chrétiens lecteurs de cette tribune sont des ouvriers sur ce chantier. Qu’apportons-nous ?

Ce Compendium incite à l’action et au prolongement des intuitions déjà développées. Sur le respect de la nature et de notre planète, la lutte contre la corruption, sur les questions liées à la financiarisation de l’économie, sur la globalisation… sur tous ces points, l’ESE n’est pas figé. Il reste des pages blanches à écrire, et c’est aux chrétiens de les écrire. Voilà la reconnaissance que l’expérience de la vie des chrétiens n’est pas sans importance pour la formalisation de l’enseignement officiel.

Le &79 dit que tous les baptisés contribuent à l’ESE. «La doctrine sociale n’est pas la prérogative d’une certaine composante du corps ecclésial mais de la société ecclésiale tout entière … La totalité de la communauté ecclésiale –prêtres, religieux et laïcs- participe à la formulation de cette doctrine sociale…». Le pape publie des déclarations et des documents. Les évêques aussi. Les textes des uns et des autres s’enrichissent mutuellement. Cela reflète la collégialité épiscopale. Et ainsi de même pour les baptisés.

Le &549 indique que l’ESE est utile, même fondamental pour la formation des baptisés. «La doctrine sociale de l’Eglise doit devenir une partie intégrale de la formation permanente des fidèles laïcs. L’expérience montre que cette formation continuée est en général possible au sein des associations de laïcs… ». Voilà un rôle spécifique pour les associations dans l’Eglise. En particulier sans doute pour Caritas (le Secours Catholique en France), la plus grande association active dans ce domaine dans l’Eglise.

Comme ce Compendium est publié à la fin du long règne de Jean-Paul II, on pourra aussi y voir un résumé de l’enseignement fort riche de ce pape en matière sociale, économique et politique. C’est ce que confirme l’index où les citations de Jean-Paul II surpassent en nombre tout autre référence. Un esprit ironique constatera que ce document est rédigé comme un quotidien branché, avec deux niveaux de lecture : tout nouvel article commence par quelques lignes en italique qui le résument. En sautant d’italique en italique, on peut faire une lecture rapide du Compendium. Le monde change, l’univers des médias aussi, et même les documents publiés par le Vatican.