Pour le cinquantenaire du Traité de Rome Où va l’Union Européenne?

Les célébrations du cinquantième anniversaire de la signature du Traité de Rome le 25 mars suscitent des difficultés. Que faut-il inscrire parmi les réussites de l’Europe unie ? que faut-il faire pour échapper à la morosité de l’Union ? etc. L’Union Européenne est certes actuellement en panne de vision. Ce n’est pas la première fois. Aussi, est-il plus que jamais l’heure de rouvrir un large débat sur l’avenir de l’Union Européenne, de s’interroger sur les finalités de cette construction européenne, sur la qualité de notre « vouloir vivre ensemble ».

L’Union Européenne, avant d’être un espace économique ou une zone de libre échange, est un espace politique, au sens fort du terme, un espace de valeurs partagées. Revenons sur quelques évènements fondateurs de notre Union Européenne actuelle.

Nous, Européens, sommes héritiers d’une histoire tragique, marquée par le double totalitarisme nazi et soviétique. La mémoire de l’Europe est une mémoire blessée. Vis-à-vis de cette mémoire, des hommes, des peuples ont fait le choix du pardon, de la volonté de surmonter la violence par le dialogue et la solidarité.

Au moment de l’effondrement de l’Allemagne en 1945, des hommes, sortis des camps, ont renoncé au ressentiment pour s’engager dans une œuvre de réconciliation : « Nous aurons l’Allemagne de nos mérites… » (J. Rovan, 1945). Ni vengeance, ni réparation, ni humiliation. Mais une éducation à la paix et à la démocratie. « Nous vous pardonnons et nous vous demandons de nous pardonner » (Les évêques polonais aux évêques allemands, 1965).

Au moment de la reconstruction, des hommes ont perçu que « la paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent » (R. Schuman, 1950). Ils ont décidé de mettre en commun les ressources jusque là utilisées pour fabriquer les machines de guerre (charbon et acier), soumis à l’autorité indépendante et souveraine du droit. La paix par le règne du droit international. « Placer l’ensemble de la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe. »

Troisième évènement fondateur : ce que les Français appellent l’élargissement de l’Union et qu’il faudrait appeler la réunification du continent après l’ouverture du rideau de fer et la chute du mur de Berlin. Unification en trois étapes : 1991 avec l’entrée de la RDA (unification de l’Allemagne), 2004 (huit pays ex-communistes rejoignent l’Union), et 2007 (Bulgarie et Roumanie). C’est la fin d’une tragédie –la mise sous tutelle de peuples- et d’une injustice : la mise à l’écart de l’Europe de certains peuples aussi européens que les autres. L’Union Européenne n’est pas un empire à l’ancienne, fondée sur l’oppression et la contrainte. L’Union est un « objet politique non identifié », sans beaucoup de modèles historiques ou de précédents, fondé sur la libre coopération et la solidarité.

L’éthos européen, aujourd’hui, c’est le non-recours à la force dans les relations entre Etats membres et l’assimilation des normes juridiques communautaires. L’Union Européenne est un espace de normes juridiques. Et cette Union doit favoriser ces normes, les poser comme références. Il faut rêver d’un monde régulé par des normes –sociales, écologiques, sanitaires...- et non par la force des forts. Aujourd’hui, dans le moindre atelier de jouets du fin fond de la Chine, on sait que si on veut vendre, pas seulement en Europe, il faut respecter la norme CE. Le protocole de Kyoto concerne le monde entier, même s’il n’a pas été approuvé par de grandes puissances, et il a été largement l’affaire des Européens. L’Union Européenne doit travailler à la mise en place et au renforcement d’institutions internationales chargées de définir des règles et des normes assurant un mieux être pour l’ensemble des populations, celles de l’Union, mais aussi indirectement celles de la planète.

En amont des réussites monétaires, douanières, agricoles ou commerciales, l’Union Européenne est un espace politique. Il faut s’interroger sur les conditions de possibilité, avant tout spirituelles et morales, de la sortie du totalitarisme et du triomphe de l’idéal de solidarité, de convivialité et de démocratie. Il faut s’interroger sur les conditions pré-politiques de la politique. La volonté de pardon mutuel, de réconciliation et de paix est un acte spirituel. Cela précède la volonté politique de construction d’une identité nouvelle, qu’on l’appelle fédération, regroupement d’Etats souverains ou Union Européenne.

« L’Europe est une conception spirituelle. Mais si les hommes cessent de maintenir cette conception dans leurs esprits, cessant de sentir sa valeur dans leurs cœurs, elle mourra » (W. Churchill, 1947). Cette conception spirituelle est de la responsabilité des sociétés civiles. Comme membre de la société civile, il nous revient de nourrir ce terreau pour qu’il reste cet espace de réconciliation et de paix, de solidarité et de souci de l’environnement. C’est à ce prix que ce socle pourra donner naissance à de nouvelles réalisations politiques.

La paix par le droit ; créer un espace juridique de normes ; renforcer des institutions chargées de contrôler normes et références ; protéger et développer un modèle social respectueux de tous et en particulier des défavorisés ; considérer que le développement économique doit être d’emblée social, durable et respectueux des droits ; renoncer au recours à la force ; remettre son sort entre les mains d’arbitres et de médiateurs ; etc… rien dans ce programme n’est obsolète. Tout continue de s’appliquer au sein de cet espace de droit qu’on appelle l’Union Européenne, et rien ne nous empêche d’en rêver pour l’ensemble de la planète.

Cette mémoire européenne n’appartient pas seulement au passé. Elle continue de nourrir l’engagement de citoyens aujourd’hui. « Dire Europe doit vouloir dire ouverture » (Jean-Paul II). C’est bien à un effort d’ouverture que sont appelés tous les citoyens d’Europe : vers les défavorisés à l’interne, vers les voisins méditerranéens et les voisins orientaux de l’ex-Urss, vers le vaste monde au sein duquel l’Union Européenne est regardée comme l’une des rares innovations heureuses de la fin du XXe siècle.

Antoine Sondag,